Orages, ô désespoir !

Aussi rébarbatifs que soient les anciens registres paroissiaux, n’y gisent pas moins des informations sur le passé de notre communauté, véritable pain bénit pour les explorateurs de l’Histoire. Mais quels drames humains, aussi, ne se dissimulent pas derrière ces lignes en apparence anodines !


L’un d’eux se joua, il y a fort longtemps déjà, le 9 juillet 1681.

Par une torride après-midi de samedi, le jeune Friedrich Krieger, 25 ans, Suisse d’origine, travaillait dans un champ du Chapitre. Il s’en vint trouver un autre serf qui s’activait à proximité pour lui demander un peu de vin afin de se désaltérer. Au moment précis où il porta la gourde à ses lèvres, un coup de foudre totalement inattendu le frappa et le jeta à terre ainsi que son obligeant compère. Ce dernier se releva, un peu sonné, mais le jeune Friedrich resta inanimé. En l’examinant de plus près, on s’aperçut qu’il portait au bras qui avait tenu le bidon un petit trou avec des marques de brûlure sur la manche de son sarrau.

Une assistance nombreuse suivit le cortège funèbre le lendemain. Les circonstances de ce décès nous sont connues parce que le pasteur de l’époque a jugé bon de noter le caractère exceptionnel de cette disparition.

Le second drame est bien plus terrible encore.

En feuilletant le registre des décès de Griesbach – car l’accident eut lieu sur le ban de cette commune – on trouve, à la date du 30 juillet 1862, trois curieuses mentions. D’abord le décès de Louis Decker, 56 ans, cultivateur domicilié à Neuwiller. Suivent ensuite ceux de Catherine Borni, son épouse, âgée de 52 ans, et de leur fille, Françoise, 25 ans, morts tous les trois à onze heures du matin. Sans d’autres sources d’informations, l’enquêteur ne peut que supputer une tragédie sans y apporter la moindre explication.

Pour ce cas précis, c’est le curé de Neuwiller qui consigna l’événement parmi les faits mémorables de son ministère. Que nous apprend-il ?

Ce 30 juillet-là, la famille Decker s’était rendue dans son champ pour rentrer au plus vite la moisson car elle pressentait un orage imminent. Deux autres personnes les secondaient dans leur tâche. En fin de matinée, l’orage tant redouté éclata avec une violence inouïe. Les moissonneurs coururent se réfugier sous le premier arbre. Terrorisés par le déchaînement des éléments, ils se jetèrent à genoux pour implorer la clémence du Ciel. La foudre tomba sur l’arbre et projeta les cinq personnes à terre. Au bout d’une demi-heure, deux d’entre elles reprirent leurs esprits. Dans le ciel infernal pour lors lavé, les nuages s’effilochaient avant de se dissiper. Mais les trois membres de la famille Decker gisaient toujours à terre, sans vie.

L’émotion fut grande au village lorsque les deux survivants vinrent quérir de l’aide en racontant la tragédie. « La mère avait encore les mains jointes après la mort, nota le curé. C’était une honnête et chrétienne famille. La mère avait fait sa dévotion trois jours auparavant et les deux autres aussi récemment. »

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Lithographie Adolphe d’HASTREL