La tragédie des Reissenbach

À ne considérer que la carrière militaire et civile de Charles François Louis Annibal Jean Bernard de Reissenbach, sa vie serait digne d’une admiration envieuse. Jugez-en plutôt !

Engagé dans l’armée dès son plus jeune âge, rescapé par miracle de la désastreuse retraite de Russie malgré deux blessures successives à la jambe droite, colonel d’infanterie ensuite en Algérie, il fit valoir ses droits à pension après un rapport critique du général Proteau qui blessa son amour-propre et lui barrait l’accès aux étoiles. Décoré de la croix de Saint-Louis, de l’ordre royal et militaire de Saint-Ferdinand, commandeur de la Légion d’honneur et baron de la Restauration, il s’investit activement dans la vie locale en devenant maire de Neuwiller en 1843 et conseiller général du canton de La Petite Pierre.

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Mais la terrible année 1837 mina la vitalité de cet homme entreprenant. Marié à Fanny, la sœur de son camarade, le capitaine Bancks, mort à ses côtés dans les steppes glacées de Russie, son épouse lui avait donné deux fils : Charles Alfred en 1813 et Adalbert Edmond en 1818. Ces deux brillants sujets s’orientaient vers une carrière juridique prometteuse lorsque leur vie fut brutalement interrompue. L’aîné, avocat stagiaire, décéda à Neuwiller le 7 février 1837 âgé de 24 ans ; son frère cadet, étudiant en droit de 19 ans, le suivit dans la tombe le 8 octobre suivant. Ces décès survenaient après celui de la sœur du baron, en 1813, à 18 ans.

Malgré un investissement forcené dans ses mandats locaux, le baron ne parvint pas à oublier ce drame douloureux d’autant plus que son épouse allait s’étiolant depuis ce terrible coup du sort et finit par s’éteindre en 1850. Quant au colonel, il vécut en reclus, autant par avarice que par désespoir. La révolution de 1848 lui servit de prétexte commode pour abandonner ses fonctions électives car l’arrivée dans sa maison d’une jeune domestique de 22 ans fut pour lui comme un second printemps à l’orée de sa vieillesse. Madeleine Muller accoucha bientôt de deux fils, déclarés de père inconnu, mais dont les prénoms parlaient éloquemment en faveur de leur géniteur putatif : Charles François Louis Bernard et Sigismond Philippe Charles Bernard.

Le colonel mourut à Neuwiller le 7 février 1861 en laissant un testament olographe dans lequel il instituait les deux fils de Madeleine pour ses héritiers universels.

Les héritiers du sang ne l’entendirent pas de cette oreille et attaquèrent le testament en nullité, alléguant une captation d’héritage et la subtilisation par Madeleine d’un codicille postérieur qui modifiait les dernières volontés du défunt. Le tribunal civil de 1ère Instance de Saverne les débouta sans façons et les condamna de surcroît aux dépens.

Madeleine Muller fit donner une éducation soignée à ses deux fils naturels. Après la mort du colonel, elle épousa Jacques Strehlen, tonnelier et cuvetier à Bouxwiller duquel elle eut un troisième fils répondant aux prénoms de Charles Louis. Elle mourra en 1907.
La tragédie des Reissenbach frappa à son tour Sigismond Muller qui décéda précocement à 20 ans. Son frère aîné habita le château jusqu’à sa vente à Joseph Reich. Il se fera inhumer auprès de son père en 1929… en catimini, pour péché de franc-maçonnerie !