Mémoires d’un chêne vétéran de l’histoire


« Les humains qui s’extasient aujourd’hui devant mon tour de taille majestueux affirment que je suis sans conteste le roi de cette forêt. Ils prétendent même que ma germination remonte au règne d’un autre roi dénommé Henri IV. Je ne comprends rien à leur galimatias.
Eu égard à mon âge vénérable, ils m’ont enfermé dans ce qu’ils appellent pompeusement un périmètre de protection, mais ils n’ont pas toujours été aussi attentifs envers mes congénères et moi. Ils oublient tout simplement que je ne suis qu’un rescapé improbable de leur activité débridée.
Lorsque j’étais jeune encore, je les voyais parcourir la forêt en vertu d’un droit d’affouage et de marnage qui leur permettait de ramasser du bois de chauffage et de couper mes semblables pour les employer à la construction ou la réparation de leurs maisons. Mais le pire était encore ce droit de glandée au nom duquel une nuée de porcs voraces envahissait chaque automne notre forêt pour dévorer à belles dents nos fruits tombés et déterrer avec leur groin fouineur les glands germés, nous menaçant jusque dans notre descendance.
L’implantation d’une verrerie dans la forêt du Breitschloss en 1628 fut cause d’un déboisement important. La construction n’en était pas encore achevée que, déjà, des habitants de Neuwiller, mécontents, saccagèrent le lieu, rendant inutile le sacrifice de mes semblables.
En 1718, j’ai assisté avec inquiétude à une vague d’essartage pour rendre une partie de la forêt arable. Des champs et des vignes se substituèrent aux parcelles auparavant boisées. Et je passerai sous silence toutes ces coupes sauvages que les gardes forestiers peinaient tant à réprimer. Heureusement, la présence fortuite de quelques loups tempéra un peu le zèle destructeur des contrevenants.
En 1779, les hommes mirent en activité la scierie du Hammerweyer dans la forêt du Breitschloss qui l’amputa de ses plus belles grumes. Et que dire des tuiliers qui consommaient sans modération d’importantes quantités de bois pour leur cuisson !
La Révolution chamboula tout ce que nous avions connu auparavant. Après la chute de l’Empire, de gros marchands de bois, tel François Antoine Feyler, mirent la main sur le patrimoine forestier et procédèrent à la vente annuelle d’arbres encore sur pied. L’exploitation forestière entra alors dans une phase intensive. Je me demande encore aujourd’hui comment j’ai réussi à échapper à cette frénésie.
Si l’homme fut longtemps notre principal ennemi, dame Nature ne nous épargna pas pour autant ses caprices. En 1897, une violente tornade s’abattit sur notre forêt et déracina mes plus anciens compagnons dont certains furent projetés à une distance de plus de quinze mètres. Ce violent cataclysme donna lieu à près de 70 000 stères de bois façonné ! Et que dire de celle de 1999 pendant laquelle je crus, un moment, ma dernière heure arrivée !
Mais en fin de compte, je suis toujours là et je continue à regarder disparaître toutes ces générations d’humains qui, dans leur admiration muette, se demandent peut-être si leur science leur permettra un jour d’égaler ma longévité. »

Bibliographie : Philippe JEHIN, Les forêts des Vosges du Nord du Moyen-Age à la révolution, Presses Universitaires de Strasbourg, 2005.


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