Frères de lait


Un voyage bien long et ô combien éprouvant pour deux femmes enceintes ! Elles avaient quitté Florence, en Toscane, le 19 mai 1802, franchi les cols noyés de brume du Tyrol pour arriver enfin, à bout de forces, à Neuwiller le 7 juin.
Le martèlement des sabots de l’attelage sur le pavé de la cour du Chapitre attira à la fenêtre leurs trois sœurs qui se précipitèrent bruyamment à leur rencontre. Après les effusions d’usage, Louise leur présenta son mari, le général d’Hastrel que personne de la famille ne connaissait encore. Le fils de Françoise, Edgar, subit à son tour les câlineries de ses tantes et de sa grand-mère Zaepffel tandis que le jeune domestique noir Félix Darfour s’attira des exclamations de surprise dont il riait à pleines dents.

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Quelques jours après notre arrivée à Neuwiller, ma femme éprouva quelques douleurs, mais comme elle ne se croyait grosse que de sept mois et demi à peu près, elle ne s’en inquiéta point. Quant à Mme Clarke, elle s’attendait à chaque instant à accoucher. Quelle fut ma surprise lorsque le 4 messidor [23 juin 1802], après dîner, pendant que j’étais dans ma maison à diriger les ouvriers [actuelle maison Sainte-Catherine], de voir arriver ma belle-sœur Joséphine qui m’annonce que Mme Clarke et ma femme sont accouchées chacune d’un garçon dans la même chambre à une heure de distance l’une de l’autre ! [en réalité, deux heures] La santé de ma femme fut bientôt rétablie. Mais le défaut de lait l’obligea de chercher une nourrice ; et, en attendant, Mme Clarke se chargea de nourrir mon fils avec le sien : ce qu’elle fit pendant près d’un mois sans être fatiguée. »

Les deux frères de lait eurent des destinées assez dissemblables.
Arthur Clarke, second fils du duc de Feltre, entra à l’école polytechnique en 1821 pour en ressortir major de sa promotion deux années plus tard. Désigné pour le corps de l’artillerie, il préféra les grenadiers à cheval de la Garde pour servir avec ses deux frères. Nommé aide de camp du général Schneider pour la campagne de Morée, en Grèce, il revint malade à Paris et décéda auprès de sa mère le 20 août 1829, plongeant la duchesse de Feltre dans une profonde et durable affliction.

Son cousin, Gustave d’Hastrel de Rivedoux, fit ses classes au célèbre collège Sainte-Barbe à Paris. Sur l’incitation de son oncle Mathis Zaepffel, il opta pour la carrière forestière en 1822. Garde général dès 1830, il exerça ces fonctions un temps à Bouxwiller pour terminer sa carrière comme inspecteur de 3
e classe en 1854. A sa retraite, il se retira à Vesoul et mourut célibataire le 26 avril 1875.

Mme Clarke, pè€re Lachaise

La sépulture de la duchesse de Feltre et de ses enfants au cimetière du Père Lachaise à Paris