Lorsque l'enfant paraît : les sages-femmes


Avant le recours systématique aux maternités des hôpitaux proches à partir de la seconde moitié du XXe siècle, les accouchements avaient lieu à domicile, dans un cadre rassurant et familier pour la mère. Les conditions d’hygiène étaient parfois problématiques même si l’état sanitaire des habitations n’avait cessé de s’améliorer. L’éloignement du bétail et du fumier des maisons, les progrès de l’hygiène corporelle, constituèrent des avancées décisives mais non encore suffisantes pour enrayer définitivement la forte mortalité infantile.
Autrefois, les naissances étaient nombreuses, l’intervalle entre deux accouchements n’étant en général que de 18 à 24 mois. Cela s’expliquait à la fois par l’absence de contraception, bannie par l’Eglise, et la mortalité des jeunes enfants qui poussait les familles à une nombreuse progéniture « de sécurité ». Mais la naissance restait une opération délicate surtout pour les mères qui mettaient leur vie en jeu à chaque délivrance.
L’accouchement domestique ne pouvait donc se passer d’une sage-femme choisie le plus souvent en raison de son expérience personnelle soit qu’elle fût elle-même mère d’une famille nombreuse, soit qu’elle fît preuve d’un savoir-faire reconnu par tous. A la campagne, peu nombreuses étaient celles qui avaient bénéficié d’une formation théorique spécifique ; leur art s’apprenait par la pratique. Avant d’être promue sage-femme jurée, elle subissait un examen plus moral que professionnel. On la jugeait davantage sur sa disponibilité et sa qualité de bonne chrétienne car elle disposait aussi du pouvoir d’ondoyer un nouveau-né en danger de mort. On insistait également sur sa sobriété et sa propreté, en particulier celle des ongles. Elle devait savoir instaurer un climat de confiance avec la future mère, la conseiller tout en la rassurant, prodiguer les premiers soins au bébé, ligaturer le cordon ombilical et libérer la femme du placenta. On comptait tout autant sur elle pour démentir fermement toutes les superstitions liées à la naissance. Certes, naître coiffé de la poche des eaux restait toujours considéré comme un gage de bonheur futur, une pilosité abondante un heureux présage, mais la naissance par le siège, ou une veine saillante sur la tempe, ne devaient plus signifier nécessairement l’annonce une mort prématurée.
A Neuwiller, les archives ont conservé le nom de la plus ancienne sage-femme connue du village. C’était une femme protestante prénommée Marguerite. A une époque où l’on définissait souvent la femme par rapport à la profession de son époux, Marguerite bénéficia du privilège inverse. C’est ainsi qu’au décès de son mari Pierre Billmann en 1675, le pasteur le qualifia de : « 
der Hebamm Mann ». Marguerite fut aussi la femme qui eut, à ma connaissance, la plus grande longévité locale avant la seconde guerre mondiale. Née en 1584, elle mourut en 1687, soit à 102 ans et 7 mois. Une véritable prouesse digne des annales au XVIIe siècle !
L’accouchement restait un sujet tabou dans les familles. La pudeur se mêlait à la gêne pour écarter toute discussion à ce propos et encore moins pour satisfaire la curiosité innocente des enfants auxquels on ne répondait que par des balivernes telles des histoires de bouton de rose, de chou ou de cigogne. C’était strictement une affaire de femmes, un rappel du péché originel qu’elles devaient expier dans la douleur. Et gare à celles qui avaient célébré Pâques avant les Rameaux ! La honte n’éclaboussait que la fille, très rarement le garçon qui l’avait engrossée. Une fille-mère devait ensuite chercher longtemps avant de trouver un homme qui consentît à l’épouser. La sage-femme devait aussi gérer les situations délicates dans lesquelles l’enfant à naître passait pour le fruit d’une liaison adultère. Non reconnu par l’époux, c’est elle qui déclarait la naissance de l’enfant sur le registre des baptêmes qu’on célébrait alors sans sonner les cloches.
Jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, sa formation professionnelle resta très insuffisante ; elle se contentait d’un apprentissage empirique auprès d’une matrone plus âgée et expérimentée. Souvent aussi, la fonction passait de la mère à sa fille qui l’avait assistée durant plusieurs années. Ce n’est qu’en cas d’enfantement laborieux, lorsque l’emploi des forceps s’avérait inévitable, qu’on appelait le chirurgien du lieu - si la pauvreté de la famille ne mettait pas obstacle à cette intervention ! Plus tard, elle devra s’astreindre à obtenir un diplôme afin de pouvoir exercer son art. La formation avait le plus souvent lieu à Strasbourg auprès de docteurs en médecine. La première école de sages-femmes en France fut d’ailleurs créée à Strasbourg en 1728, bien avant celle de Paris qui n’ouvrit ses portes qu’en 1745.
Si les femmes enceintes venaient régulièrement consulter la sage-femme durant leur grossesse pour faire taire leurs multiples inquiétudes, on la quérait seulement au dernier moment lorsque la délivrance semblait proche. Elle commençait alors à mettre sa patiente en confiance, demandait le moins d’agitation possible autour d’elle, soucieuse avant tout de ne rien brusquer. Elle priait le père de s’occuper du linge, des serviettes, de l’eau à faire bouillir.
Après la naissance du bébé et une petite claque sur ses fesses pour débloquer la respiration, la sage-femme lavait l’enfant dans une bassine d’eau tiède puis coupait le cordon ombilical et le nouait avec un fil. Si la viabilité du nouveau-né semblait douteuse, elle l’ondoyait comme l’autorisait sa prestation de serment devant le prêtre de la paroisse. Parfois, la parturiente mettait au monde un enfant mort-né que la sage-femme déclarait aussitôt à la mairie. Ou encore qu’un enfant naisse prématurément – je parle d’un vrai prématuré, pas d’une naissance au bout de six ou sept mois de mariage - et voilà le père obligé d’improviser une couveuse à grand renfort de bouillottes.
La sage-femme ne quittait la maison que lorsque mère et nouveau-né reposaient tranquillement. Ses services étaient généralement gratuits : c’est la commune qui la rétribuait. Pendant une dizaine de jours, elle rendait régulièrement visite à la maman, matin et soir, pour les soins corporels de l’accouchée, pour l’aider à langer le bébé et pour surveiller l’allaitement.
Je termine par une anecdote que l’on m’a contée. Lorsqu’un accouchement imminent se déclarait en cours de nuit, il était convenu que le porcher local préviendrait la sage-femme au son du cor. Madeleine Husser, domiciliée au Herrenstein où son père était garde forestier, descendait alors au village par un sentier escarpé à la lueur d’une lanterne pour assister la future mère.

Liste non exhaustive des sages-femmes de Neuwiller retrouvées dans les registres d’état-civil :


liste Sages femmes


Bibliographie :
Gérard Boutet, Mémoires de femmes, Edition Jean-Cyrille Godefroy.
Sources : registres paroissiaux et état-civil de Neuwiller.
Illustration : Sage-femme, History of Medicine.