La brasserie de Neuwiller


C’était l’un de ces personnages qu’une petite cité comme Neuwiller aime à retenir dans ses annales. Né en 1806 d’un père boulanger à Dorlisheim, ses études le menèrent au cadastre en qualité de géomètre. Veuf jeune, il épousa en secondes noces Caroline Maybrunn (1815-1866). Le patrimoine familial de la fille du boucher-aubergiste de Neuwiller permit à cet homme entreprenant de donner corps à ses multiples projets.

Tout en exploitant ses biens fonciers, le couple se rendit propriétaire de l’actuel hôtel-restaurant « Herrenstein » et de l’ancien couvent des bénédictins en 1845. Notre agent voyer des chemins vicinaux abandonna alors ses fonctions au cadastre pour se déclarer aubergiste.

Depuis plusieurs années déjà, il se penchait sur la rationalisation de la culture du houblon introduite à Neuwiller en 1834 mais restée à l’état anecdotique. Il inventa un nouveau système de palissage au moyen de fils de fer pour réduire fortement le nombre de perches nécessaires. Progressivement, les agriculteurs de la commune se rallièrent à son procédé si bien que les houblonnières occupèrent une superficie de 36 hectares en 1869. Cette innovation astucieuse éleva considérablement le niveau de vie des producteurs.

En 1850, notre aubergiste assura un débouché de proximité aux houblonniers de la commune en s’associant avec Jacques Siegrist, brasseur à Strasbourg, pour former une brasserie qu’il établit dans le vieux couvent. Son auberge et celles de ses concurrents locaux en furent les premiers clients.

Progressiste dans l’âme, notre homme eut bientôt maille à partir avec les conservateurs de la commune. Une lettre anonyme prétendit même que « 
les rouges » constituaient les trois-quarts de la population locale et « qu’on dirait vraiment que nous sommes en 93. » [nota : 1793, pic de la Terreur] Après cette mise en garde, le Préfet garda un œil suspicieux sur les activités politiques de ce « démagogue » hostile au Gouvernement. Mais après la démission forcée du maire Bolla en 1862, il ne put s’opposer au remplacement de celui-ci par « le républicain exalté de 1848 ». Sous son mandat, les fontaines à ciel ouvert de la commune furent remplacées par des pompes à puits et il assainit les accotements de la voie publique en interdisant les dépôts de fumier. Il fit construire un pavillon de bains chauds, éclairer les rues par des lanternes à l’huile de schiste, encouragea la création d’une association agricole pour mutualiser l’accès à un matériel d’exploitation plus moderne, fit entretenir parfaitement les chemins vicinaux et planifia les coupes de bois de manière à assurer la prospérité des finances communales. Il conserva son mandat jusqu’à sa mort en 1871.

Ce personnage aux facettes si variées s’appelait François Antoine Mathis (1806-1871).

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L’ancien couvent des bénédictins fut transformé en brasserie au XIXe siècle