La croix de pierre


C’est assez étonnant qu’elle existe encore, perdue qu’elle est au milieu de l’immensité de la forêt qui sépare La Petite Pierre de Neuwiller ! A demi enfoncée dans le sol, elle a bravé les vicissitudes de l’Histoire, résisté aux déprédations humaines et traversé les multiples aléas climatiques depuis le XIVe siècle comme si elle voulait à tout prix porter témoignage d’une pratique assez courante au Moyen-Age.
Cette croix de pierre, taillée d’une pièce dans un bloc de grès, rappelle en effet qu’un homicide a été commis en cet endroit. Le droit médiéval admettait que la famille de la victime puisse exiger du meurtrier une réparation sous la forme d’un contrat d’expiation dit « Sühnevertrag ». Cet humble monument expiatoire était censé réparer la privation par la victime de ses derniers sacrements. Erigée sur le lieu du meurtre, la croix de pierre invite le passant à prier pour le salut de l’âme du défunt.
La face avant du monument montre l’effigie d’un Christ crucifié tournée vers le chemin en guise d’invite aux promeneurs. « 
Le tracé du dessin du Christ a beaucoup d’allure, et son style semble faire remonter la croix à la seconde moitié du XIVe siècle. Le visage présente des pommettes saillantes, des yeux bridés et la barbe bifide de l’époque. Le linge ceint court les reins, les pieds se recouvrent à peine, les bras sont tendus, légèrement infléchis vers le haut, signes caractéristiques de la fin du XIVe siècle. »Voeux PAT 2018
Une inscription sur la face arrière du monument nous fournit l’identité probable de la victime :
Ø·JOH·SCHLIZEWE[…]·DE·BOLSEM, soit Johannes Schlizeweck, originaire semble-t-il de Bolsenheim près d’Erstein. Petit détail qui néanmoins m’interpelle et reste sans explication : pourquoi « de Bolsem » et pas « von Bolsem » ? Y figurent également des armoiries très abîmées (des poissons ?) ainsi qu’un dessin en forme de bouteille qui pourrait représenter grossièrement l’arme du crime.
Aucun contrat (Sühnevertrag) concernant cette affaire n’a été retrouvé dans les archives à ce jour et le monument est trop ancien pour que les registres paroissiaux puissent nous fournir quelques précisions supplémentaires sur la victime et, éventuellement, sur les circonstances de ce drame dont la mémoire a traversé les siècles.
Un second monument expiatoire, plus récent, se trouve au bord de la route, en direction de Dossenheim. Les inscriptions sont devenues illisibles, mais on reconnaît encore la roue à aubes stylisée, emblème des meuniers. Il s’agirait là aussi d’un meurtre. La croix métallique qui le surmonte était sans doute à l’origine également une croix en pierre qui s’est dégradée avec le temps et qu’il a fallu remplacer.

Bibliographie : Bulletin de la SHASE, 1956, 2e trimestre, article de G. Thieling.

Remerciements à M. Schmittbiel de Dossenheim.



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