Fräntzel et ses chats


Pour tout le monde au village, elle était « Fräntzel ». A l’état-civil, elle se nommait Françoise Muller (1822-1903). Elle était la fille d’André (1775-1851), natif de Forbach dans l’Electorat de Bade. Son père était venu s’établir à Neuwiller vers 1796, muni d’une patente de boulanger. En 1805, il avait épousé Marie Catherine Peter (1782-1858), la fille de l’ancien prévôt et maire de Neuwiller emmené par les Autrichiens lors de leur retraite en 1793 et décédé l’année suivante sur l’autre rive du Rhin.
Fräntzel était le neuvième et dernier enfant du couple. Comme elle, six de ses frères et sœurs sont restés célibataires. Presque une vocation familiale…
La benjamine s’installa comme marchande épicière à Neuwiller à l’imitation de sa sœur Louise, épicière à Lunéville, ou encore de son frère François Joseph, débitant de tabac en ce lieu.
Fräntzel passait pour une excentrique aux yeux de ses contemporains. Sa prédilection affichée pour les chats notamment lui valait de temps à autre quelques quolibets un peu narquois mais sans réelle méchanceté. Au moment de son décès, elle en avait encore sept dans sa maison de la Marxgass. Les félidés partageaient son repas à sa table et dormaient sur son lit durant la nuit. En contrepartie, ses chers compagnons de vie lui épargnaient la corvée de vaisselle en la « lavant » consciencieusement avec leur langue. De temps à autre seulement, Fräntzel raclait avec un couteau les quelques croûtes un peu trop récalcitrantes. Une conception de l’hygiène aussi originale que notre personnage !
L’épicière faisait preuve aussi d’un sens très aigu de l’économie ; certains allaient même jusqu’à parler d’avarice. Lorsqu’elle mourut d’un arrêt cardiaque le 28 janvier 1903, elle se trouvait à la tête d’un joli magot de 60 000 Marks. La tristesse de ses proches dura le temps de se souvenir qu’un linceul n’a pas de poches. Seul son neveu Lair, capitaine d’infanterie, y trouva à redire, estimant que pour l’oublier au moment de la rédaction de son testament, elle ne devait plus jouir de toute sa raison.
« 
Dem Begräbnis wohnten ausser den lachenden Erben nur wenig Personen bei. » (Hormis les héritiers tout sourire, peu de personnes assistèrent à son enterrement).
L’histoire ne dit pas si ses chats l’ont accompagnée jusqu’à sa dernière demeure, mais je suis sûr d’une chose : cela lui aurait fait sacrément plaisir !


Marxgass
L’ancienne Marxgass s’appelle rue du général Koenig depuis la Libération.