Histoire de châteaux


Conférence donnée aux EUL le dimanche 17 novembre 2019 par René REISS à propos du château de Neuwiller-lès-Saverne

Mon exposé s’articulera autour de 5 points :
1. Je parlerai d’abord de l’enclos seigneurial qui précéda la construction du château
2. Ensuite, de la construction du château par la famille de Reissenbach
3. Je poursuivrai avec les péripéties du château sous la révolution française
4. Puis, j’évoquerai le colonel de Reissenbach et ses héritiers
5. Enfin, je terminerai par les derniers propriétaires privés avant l’acquisition par les E.U.L.

• L’enclos seigneurial

L’origine exacte de l’enclos dans lequel se trouve le château actuel se perd un peu dans la nuit des temps. Elle remonte probablement au XIVe siècle, époque à laquelle l’empereur Louis de Bavière accorda à Jean de Lichtenberg le droit de fortifier Neuwiller.

Neuwiller fut alors entouré d’une double enceinte flanquée de 10 tours et percée de 3 portes de ville, le Marxthor à proximité du restaurant « Herrenstein », le Zehnthor près de la pharmacie et le Buhlthor à hauteur du Chemin des remparts. Une 4e porte, appelée Kaltor, beaucoup plus petite que les 3 autres, et qui servait sans doute à passer dans le fossé entre les deux enceintes, se situait près de la tour qui subsiste encore derrière le château actuel.

Il est fait mention également d’un modeste château féodal dont il n’existe, à ma connaissance, aucune gravure ni aucune description précise. On trouve seulement dans les archives une description sommaire de son état au XVIIIe siècle, au moment où il sera question de le démolir pour construire le château actuel.

Signalons encore la présence dans cet enclos d’une chapelle dédiée à St-Grégoire et démolie en 1713 pour cause de vétusté.

La garde de cet ancien château féodal fut confiée à des vassaux des Lichtenberg.
Après la Guerre des paysans (1529), il sera même habité par la sœur du comte Philippe de Hanau, Amalia, le temps pour elle de laisser une petite trace de son passage terrestre dans l’histoire de Neuwiller.
C’est elle en effet qui pria le Chapitre d’accorder aux protestants un autre lieu de sépulture hors de la ville à cause de la grande mortalité qui régnait alors. C’est ainsi que l’ancien cimetière autour de l’église St-Adelphe fut abandonné (1582) au profit de l’emplacement St-Marc vers Dossenheim, précédemment une léproserie.

L’enclos porte alors le nom de Freihof (cour franche) et bénéficie d’exemptions fiscales et de quelques droits dans le domaine judiciaire. Il semble également que l’endroit bénéficiait du droit d’asile qui assurait l’impunité à ceux qui y trouvaient refuge et on mentionne la présence d’un pilori, signe d’un droit de haute justice.

Au début de la Guerre de Trente Ans, le Freihof passe aux mains du colonel impérial Wolff Rudolf von Ossa qui l’acquiert comme fief héréditaire avec des droits de chasse, de pêche, de pâturage et d’affouage dans la forêt du Breitschloss. Pour fixer les idées, le Freihof est alors propriétaire de 3% du ban communal contre 16,5% au Chapitre et 49,5% à la Communauté.

L’état délabré du château n’offrait à cette époque aucune sécurité pour les habitants qui, pour se protéger de la guerre, durent se réfugier dans le Herrenstein.
Ossa se retire par la suite dans le duché de Berg et le Freihof passe entre les mains de divers propriétaires comme la famille de Lutzelbourg, les nobles de Kirchheim et Gayling d’Altheim suivis par des fonctionnaires de l’Evêché ou du Chapitre de Neuwiller.

Cet enclos seigneurial au N-E de Neuwiller, avec sa juridiction, fait pendant à l’enclos du Chapitre qui avait également sa propre juridiction. Et, entre les deux enclos, la communauté villageoise, chaque entité se montrant très jalouse de ses droits et prérogatives. Cette configuration, on s’en doute, fut source de nombreuses procédures judiciaires et ce n’est pas pour rien que Neuwiller acquit au fil des siècles une réputation de commune procédurière.

• Les Reissenbach et la construction du château actuel.

En 1762, Jean Philippe de Reissenbach (1717-1782) acquiert le Freihof de Neuwiller. Il est issu d’une famille rhénane de robe et d’épée au service de l’Evêché de Worms et dont le berceau se situe dans la région de Heidelberg, aux confins de la Hesse et de l’ancien duché de Bade.

Jean Philippe de Reissenbach est un ancien étudiant de la Faculté de Droit de Strasbourg. Il cumule à cette époque des fonctions au service de l’Ordre de Malte : conseiller de la Régence princière de Heidesheim et bailli de Haimbach près de Mayence. Il est également seigneur de Niederseebach en Alsace du Nord. En 1735, il avait obtenu la naturalisation française et fut anobli en 1756 par l’Empereur d’Allemagne.

En 1764, il entreprend de construire le château actuel, un bâtiment de 21 m sur 14. Pour cela, il va utiliser des moellons de grès prélevés dans le Drittelberg avec l’accord du Chapitre de Neuwiller. Il offre en contrepartie d’aplanir un chemin pour les voitures qu’il plaira au maître forestier du Chapitre de lui indiquer.
Il rajoutera au château un second bâtiment de 17 m sur 6, des écuries, deux étables, deux porcheries, une bergerie et un bûcher. Pour cela, il fait démolir ce qui reste du vieux château féodal.

Lui aussi usera et abusera des procédures judiciaires notamment à cause d’un droit de glandée pour 20 porcs dans la forêt communale et un droit de regain dans la Durmatt. Droits dont il sera débouté. Il n’aura en fin de compte que celui de mettre à la glandée le même nombre de porcs que les autres particuliers de la ville.

Jean Philippe de Reissenbach meurt sans enfants en 1782 et le bien passe à son neveu Jean Bernard (1762-1837). Celui-ci épouse Marie Antoinette Joséphine Petit de Maubuisson, fille d’un écuyer et conseiller intime de l’Electeur palatin. Le couple aura 4 enfants. Héritier de ses oncles, Jean Bernard de Reissenbach investira des sommes énormes dans l’achat de biens fonciers près de Mannheim ce qui l’éloignera un temps de ses possessions en Alsace.

Survient alors la Révolution française qui porte un coup terrible à la famille qui est déclarée émigrante alors qu’elle est simplement possessionnée sur l’autre rive du Rhin.

• Le château sous la révolution

En effet, tous leurs biens de Neuwiller seront confisqués. Il y a le château, bien sûr, mais aussi 188 arpents (environ 33 ha) de terres labourables, de prés, de châtaigneraies et de vignes.

Ces biens sont adjugés par les fermiers des Reissenbach, les frères Chrétien et Nicolas Zehr, pour la somme de 6 507 000 livres (1794). Même en assignats, c’est une somme considérable.

Ce qui était prévisible arriva : les frères Zehr sont incapables d’honorer leurs échéances. Ils se résolvent donc à faire appel à un spéculateur de Bouxwiller, Jean Kobler, qui leur rachète la moitié des biens pour 2 045 000 livres avec la promesse de leur donner cette moitié en bail et d’honorer leur échéance auprès de l’administration. Mal leur en prit.

Kobler laissa sciemment passer le délai dans lequel il devait verser la somme convenue dans les caisses du receveur si bien que les Zehr sont déclarés déchus de leur acquisition et une nouvelle adjudication a lieu, adjudication remportée par Kobler qui s’empresse de revendre le bien à un spéculateur bien connu des historiens de la révolution, Georges Frédéric Teutsch, un gros marchand de vin de Strasbourg.

Devant cette indélicatesse, les Zehr introduisent des recours qui vont faire traîner l’affaire durant sept longues années au cours desquelles ils sortent ruinés par les procédures pour finalement voir la vente du Freihof annulée en 1801. La nouvelle adjudication organisée dans la foulée est remportée par Teutsch pour 21 900 F.

Mais l’agioteur n’a guère le loisir de crier victoire car c’est ce moment-là que choisit Joséphine de Reissenbach, l’ancienne propriétaire, pour faire valoir ses droits sur le domaine en vertu de son contrat de mariage et d’exercer son droit de reprise.

Echaudé par sept années de chicanes et sachant que cette fois-ci il aurait affaire à forte partie, Teutsch préfère revendre le bien à Mme de Reissenbach au prix qu’il a lui-même payé c’est-à-dire 21 900 F.

En 1810, les époux de Reissenbach cèdent leur domaine à leur fils Charles de Reissenbach pour 20 000 F et sa mère, Marie Joséphine Antoinette de Reissenbach qui avait réussi à remettre la main sur le domaine, meurt deux jours plus tard, âgée seulement de 42 ans.

• Le colonel de Reissenbach

Le nouveau propriétaire, François Charles Annibal Jean Baptiste de Reissenbach, communément appelé Charles de Reissenbach, est né à Mannheim et se destine très tôt à la carrière des armes. L’époque de l’Empire, avec ses successions de guerres, est favorable à ceux qui s’engagent dans l’armée. Blessé à la cuisse droite au cours de la bataille de la Moskowa, blessé d’un coup de feu au pied droit à la bataille de Hanau après la retraite de Russie, Charles de Reissenbach finira sa carrière comme colonel d’infanterie avec le titre de baron (1816). Ses blessures le laisseront claudiquant de la jambe droite.

Il se marie après l’acquisition du château de Neuwiller avec Françoise Philippine Banks, dite Fanny, dont le frère est son compagnon d’armes (il sera tué à la bataille de la Moskowa). Par ce mariage avec une femme d’origine irlandaise, il espère également complaire au général Clarke, ministre de la Guerre, lui-même propriétaire à Neuwiller et d’origine irlandaise comme les Banks. Et cela semble ne pas avoir laissé Clarke insensible puisqu’il enverra son épouse à Neuwiller pour assister au mariage de Fanny et Mme Clarke, en parlant de la jeune Mme de Reissenbach, l’appellera dans sa correspondance sa « chère cousine ».

De ce mariage seront issus deux fils qui mourront tous les deux la même année, en 1837, âgés seulement l’un de 21 ans, l’autre de 19.

Après l’extinction brutale de sa lignée par ce dramatique coup du sort, le colonel demande son admission à la retraite et vient s’installer à Neuwiller l’année suivante.

En 1843, il est nommé maire de Neuwiller après la démission du maire Peter, et en 1845, il devient conseiller général des cantons réunis de Drulingen et de La Petite Pierre jusqu’en 1849. Reissenbach est également suppléant du juge de paix de La Petite Pierre.
Il donne ensuite sa démission de maire en 1847 pour raison de santé mais le sous-préfet lui demandera de rester en poste jusqu’au prochain renouvellement du conseil municipal en 1852, disant que :
« le nombre des maires qui occupent une position sociale un peu élevée est si petit dans mon arrondissement que je tiens à conserver ceux que j’ai. »

Sa femme meurt en 1850 âgée de 59 ans, deux mois seulement après la naissance d’un fils adultérin non reconnu que le colonel (64 ans) a conçu avec Madeleine Muller, sa domestique âgée de 23 ans. Un second fils leur naîtra l’année suivante. Il n’est pas impossible que sa démission de maire soit également motivée par cette liaison mal vue par la population.

Le colonel meurt en 1861 à 75 ans commandeur de la L.H., chevalier de St-Louis et chevalier de l’ordre de St-Ferdinand d’Espagne. Il désigne ses deux fils naturels comme légataires universels, à part égales, de l’ensemble de ses biens tout en réservant un legs de 8 000 F à leur mère qui épouse la même année Jacques Strelen, un tonnelier-cuvetier de Bouxwiller.

Le testament fut bien entendu contesté par la famille de Reissenbach. Et tous les prétextes sont bons ! Il porterait une fausse date, il aurait été rédigé sous influence et Madeleine Muller aurait subtilisé un codicille ultérieur qui annulait le testament olographe. Faute de preuves, la famille fut déboutée et condamnée aux dépens. Pour l’anecdote, le jugement nous fournit une précision au sujet du baron :
« on ne pouvait lui reprocher qu’une chose, c’était ses idées d’ordre et d’économie qui étaient poussés jusqu’à la parcimonie la plus extrême, autrement jusqu’à l’avarice ; ce défaut a produit à la fois la perte de la considération de M. de Reissenbach et l’augmentation extraordinaire de la fortune de ce dernier ».

A Neuwiller, les âmes bien pensantes se crurent également autorisées à pousser des cris d’orfraie se disant scandalisées que ce bien d’exception tombe entre des mains bâtardes. Avec certains notables de Neuwiller, l’animosité confinera même à la haine, et des procès à répétition, en particulier pour la simple jouissance d’un point d’eau, engloutiront des sommes folles de part et d’autre. La réputation de libre-penseur du nouveau propriétaire du château est sans doute aussi pour quelque chose dans cet acharnement.

Les enfants naturels du baron entrèrent donc en possession de leur héritage, âgés respectivement de 11 et 10 ans, sous le tutorat de Georges Schiellein de Bouxwiller, membre du Conseil général, désigné à cet effet par le conseil de famille.

Le cadet meurt en 1871 à Nice, âgé de 19 ans seulement, et c’est donc l’aîné, Charles Muller, qui entrera en possession de tous les biens. Il épouse en 1873, Marie Madeleine Schmitt, fille d’un entrepreneur domicilié à Saverne. Ils auront 6 enfants.

En 1911, Charles Muller vend le château à Joseph Reich, accordeur de pianos, qui le revendra aux époux von Uexkull dix années plus tard.

Charles Muller se fait alors édifier une villa qui deviendra le Jugendheim et sera acquis en 1927 par l’Union des jeunesses protestantes de l’église de la Confession d’Augsbourg pour 62 000 F. Il meurt en 1929 à Remiremont dans les Vosges. En sa qualité de franc-maçon, il refuse un enterrement catholique mais demande néanmoins à être inhumé auprès de son père au cimetière catholique. Il demande également qu’on place entre ses mains une des médailles de Reissenbach et qu’on dépose sur sa poitrine un bouquet de romarin. Ses dernières volontés seront respectées, mais comme le cercueil était déjà clos, on enferma la médaille et le bouquet dans un petit coffret qui fut simplement posé sur le cercueil.

Le jour de l’enterrement, le curé du lieu nota :
« Der Sarg wurde auf einem Bretterwagen vom Bahnhof auf den Friedhof geführt, ohne jede Begleitung. Die Familie hatte es vorgezogen mit einem Umweg zum Friedhof zu gehen. Niemand wohnte sonst bei ausser einigen Neugierigen welche in Holzschuhen umherstanden.”

• Les derniers propriétaires privés : von Uexkull

Le dernier propriétaire privé du château fut le Freiherr Alexandre von Uexkull, né en 1860 en Estonie, issu d’une famille de noblesse germano-balte.

Domicilié à Metz, il achète en 1891 le domaine Les Bachats à Rhodes en Lorraine pour 161 000 Marks.

Il épouse en 1893 Gabrielle de Bary issue d’une famille noble de manufacturiers de rubans de soie implantée à Guebwiller depuis 1806.
L’année suivante, le couple se rend propriétaire du château de Fribourg en Moselle pour 20 000 Marks. Ce « château » est en réalité une grosse ferme vaguement fortifiée qui existe toujours.

En 1921, le couple achète le château de Neuwiller pour 120 000 F qu’il finance avec le produit de la revente du domaine Les Bachats, revendu pour 95 000 F.
Le vendeur, Joseph Reich se déclare à cette époque secrétaire comptable de la caisse d’épargne et de prêt de Neuwiller .

Alexandre von Uexkull meurt en 1931. Son épouse le suivra dans la tombe en 1958. Ils sont inhumés tous les deux au cimetière protestant de Neuwiller.

N’ayant pas eu de descendance, ce sont les enfants de sa sœur aînée, Alice de Bary, épouse du comte de Mülinen en Suisse, qui hériteront de ses biens, dont le château de Neuwiller qu’ils vendront en 1958 aux EUL pour 7 millions de F.