François Joseph HARBAUR (1776-1824),
un Neuwillerois à la cour du roi des Pays-Bas.

En prenant la route de l’Allemagne avec son frère Pierre pour échapper à la Terreur révolutionnaire et à la conscription, Joseph Harbaur n’imaginait pas que c’était son Destin qui venait de se mettre en marche. A Darmstadt, les deux frères se séparent et Joseph rejoint Wurtzbourg où il s’inscrit à un cursus d’études médicales.
Une décision baroque ? Pas du tout ! A Neuwiller, la famille Harbaur était au service du Chapitre depuis plusieurs générations. Son arrière-grand-père jouissait déjà du statut envié de « 
domestique » qui lui assurait des exemptions et des franchises de taxes diverses. Il remplissait la fonction d’organiste à l’abbatiale et servait occasionnellement de messager pour porter les plis cachetés du Chapitre à leurs destinataires. Son grand-père continua à desservir le petit orgue au-dessus de la chapelle de la Vierge jusqu’en 1745 date à laquelle il fut remplacé par un R.P. franciscain. Son père, chirurgien, exerçait en parallèle la fonction de procureur fiscal de la juridiction de l’abbaye jusqu’à sa démission en 1778. A sa mort, en 1786, le Chapitre se mit en quête d’un nouveau chirurgien rétribué à cinq cents livres en argent de pension annuelle et de dix cordes de bois. Un chirurgien-major retiré du régiment de Reinach fut pressenti pour lui succéder.
Pas très étonnant donc qu’à Wurtzbourg Joseph choisisse des études de médecine. Et la chance lui sourit ! Une célèbre famille d’Esculapes, les Siebold, prend le jeune étudiant sous son aile bienveillante et supervise ses travaux pratiques au
Juliusspital. Mais le 24 juillet 1796, les Français investissent la ville et Joseph s’empresse de rejoindre l’université luthérienne de la « Salana » à Iéna pour poursuivre sa formation.
Dans ce haut-lieu du romantisme allemand, le sort continue à le favoriser. Il s’installe comme locataire chez le philosophe Fichte (1762-1814) et assiste le professeur Stark, obstétricien et chirurgien, pour payer ses études et son loyer. Ses qualités comme son caractère le rangent parmi les
Lieblinge du professeur qui lui accorde le privilège de traiter ses propres patients parmi lesquels se trouve Friedrich Schiller (1759-1805), le grand poète et dramaturge dont il deviendra l’ami. Grâce à Schiller, il rencontre Goethe (1749-1832) et le soignera même à plusieurs reprises.
Joseph décide de passer son doctorat à Paris. Il se met en route, tantôt à pied tantôt en diligence, avec un détour par Neuwiller pour revoir sa famille, si bien qu’il n’arrive à Paris que le 13 janvier 1802. Il commence à travailler chaque matin à l’hôpital de la Charité. Il y découvre une situation sanitaire déplorable et retient surtout ce qu’il ne faut pas faire. Fort heureusement, sa formation en chirurgie et obstétrique continue à l’hospice de Perfectionnement créé en 1796. Pour assurer sa survie matérielle, il donne des soins aux immigrés allemands, nombreux dans la capitale française. Surchargé de travail, il n’a pas le temps de passer son doctorat et obtient finalement son diplôme par la validation de son expérience en mars 1803. Il songe aussitôt à s’établir à Weimar pour se rapprocher de son ami Schiller.
En 1804, Joseph sauve la vie à un jeune architecte qui l’introduit à la cour de la principauté de Fulda. Le prince héréditaire William Frederick d’Orange-Nassau l’attache alors à sa personne comme médecin personnel et directeur du
Royal Medicinal Collège chargé du bien-être sanitaire de la population. Avant de rejoindre son nouveau poste, Joseph passe par Berlin pour rendre visite à Fichte puis retourne à Paris pour s’occuper de son déménagement. C’est là qu’il apprend la mort de Schiller.
Joseph arrive dans la petite principauté de Fulda début juin 1805. Il y retrouve Coudray, le jeune architecte qu’il a soigné, chargé des travaux de transformation d’un monastère capucin en futur
Landkrankenhaus dont notre Neuwillerois doit prendre la direction.
Mais la situation politique et militaire en Europe le rattrape. Le prince d’Orange s’allie avec la Prusse qui sera défaite par Napoléon à Iéna et Auerstaedt en 1806. Joseph accompagne le prince et s’occupe des blessés de la bataille. Il se retire avec son employeur à Erfurt qui capitule peu après. Joseph quitte les lieux mais est capturé par les Français et conduit auprès de Clarke, le nouveau gouverneur de la ville. On ne sait pas si les deux hommes s’étaient déjà rencontrés à Neuwiller mais le général décide de garder ce concitoyen providentiel auprès de lui comme médecin.
La carrière de Joseph prend tout à coup un tournant imprévu ! Il suit Clarke à Berlin lorsque Napoléon nomme le général gouverneur de la Prusse. Outre sa fonction de médecin personnel de Clarke, il est affecté à la poste pour intercepter les lettres susceptibles d’intéresser le gouverneur et l’Empereur. Mais notre agent de renseignement improvisé entend bien ménager ses amis allemands. Il laisse passer leur courrier sans le décacheter et, pour ne pas éveiller de soupçons, ne fournit à Clarke que quelques copies de lettres de la Maison d’Orange, son ancien patron.
Après le traité de Tilsit, Clarke est nommé ministre de la Guerre. Joseph revient dans la capitale française en tant que médecin personnel du nouveau comte d’Hunebourg et renoue avec sa clientèle d’émigrés allemands. Il fréquente également les diplomates Reinhard (1761-1837) et Dalberg (1773-1833). Ce dernier assure qu’il « 
est l’un des meilleurs médecins que je connaisse à Paris et il a une merveilleuse pratique assurant une vie très confortable. »
Cette proximité avec Clarke a des répercussions jusqu’à Neuwiller : son frère, Pierre, devient l’homme de confiance du futur duc de Feltre, empêché par ses fonctions ministérielles de s’occuper de ses intérêts en Alsace.
Durant l’été 1809, Joseph soigne la sœur de Dalberg. Comme il doit se rendre à Saint-Pétersbourg où il a décroché un contrat de deux ans en qualité de médecin d’un comte russe rencontré à Paris, il accompagne sa patiente jusqu’à Leipzig, en passant par Neuwiller. Après un bref séjour à Fulda, maintenant sous domination française, il rejoint Weimar pour rendre visite à Goethe, y rencontre l’écrivain Wieland (1733-1813) et passe quelques jours avec la veuve de Schiller. Puis il repart pour Berlin afin de rendre une visite de courtoisie au prince Willem, blessé à la jambe à la bataille de Wagram.
Joseph arrive à Saint-Pétersbourg en avril 1810 et se présente chez le conseiller d’Etat Kochubej, son nouvel employeur. Il loge dans une maison près du Palais d’hiver, la résidence officielle du tsar Alexandre 1
er. Il est probable qu’il servit d’informateur à Clarke car il se trouve au centre du pouvoir russe au moment où Napoléon médite une nouvelle campagne. Il est même nommé médecin de l’état-major impérial et décoré de l’Ordre de Saint-Wladimir. Peut-on rêver d’une meilleure couverture ? Chez le comte Rumilyantev, il rencontre sa future femme, Pauline Jeannette Bilterling, d’une famille noble balte désargentée. Le mariage religieux a lieu le 28 mai 1812 dans une église de Saint-Pétersbourg. L’invasion française oblige Joseph à quitter la Russie au plus vite. Il part pour la France le 6 juillet et se marie civilement à Neuwiller le dimanche 14 mars 1813. Le couple rejoint ensuite Paris où naît bientôt leur premier fils, Leofrie, le 17 juillet 1813 alors que la mère de Joseph s’éteint la même année, le 21 octobre, à Dossenheim.
La Grande Armée a fait naufrage en Russie et les jours de Napoléon sont désormais comptés. Joseph reprend sa clientèle parisienne alors que le prince d’Orange-Nassau, revenu d’Angleterre, est proclamé souverain des Pays-Bas à La Haye le 2 décembre 1813. Joseph saisit l’occasion pour adresser ses « 
sentiments de révérence et d’amitié » au nouveau monarque qu’il rencontre ensuite à Paris vers la mi-mai 1814.
Lorsque les Pays-Bas du Sud, anciennement autrichiens, sont rattachés aux Pays-Bas du Nord, le roi Willem nomme Joseph commissaire aux affaires médicales des provinces du sud et président des jurys d’examen fin septembre 1814. Mais Joseph hésite. Il règne une grande instabilité politique, surtout en raison du retour de Napoléon de l’île d’Elbe. Après l’ultime bataille perdue par l’Empereur à Waterloo le 18 juin 1815, Joseph se rend à Bruxelles pour rencontrer le roi Willem. Mais entre-temps, des rapports défavorables sur les activités occultes du médecin à Berlin sont parvenus au souverain et Joseph doit dissiper ses soupçons. Il est finalement confirmé dans ses nominations et même promu chevalier de l’Ordre du Lion des Pays-Bas.
Joseph travaille d’arrache-pied pour réorganiser la situation médicale et règlementaire du royaume tout en accourant au chevet du roi chaque fois qu’il est souffrant. Le 20 mai 1817, il est nommé professeur et recteur
Magnificus de l’Université de Louvain, surtout pour organiser ce qui a trait à l’enseignement de la médecine. Son mandat prendra fin en octobre 1819.
Après le décès de sa mère, la plus jeune sœur de Joseph, Barbara, a rejoint la famille du médecin. Elle épouse en 1818 un protégé de Joseph, le professeur Joseph Franz Adelmann. A Neuwiller, son frère Pierre, toujours homme de confiance du maréchal duc de Feltre, est nommé maire après la démission de Chable en 1816. Il restera en fonction jusqu’en 1832. C’est lui notamment qui accorda les eaux de la fontaine du Chapitre à Clarke au détriment du général Dorsner, une complaisance qui jettera un froid entre les deux militaires.
Aux Pays-Bas, Joseph est nommé inspecteur général des services médicaux de l’armée de terre et des forces navales et rejoint La Haye où se trouve le ministère de la Guerre. Il a toujours un contact très étroit avec le roi et soigne d’autres membres de la famille royale. Lorsque la réorganisation prévue par Joseph est mise en place, en 1822, le roi le nomme inspecteur général des services médicaux de tout le royaume. Il gagne très bien sa vie mais son labeur harassant l’a affaibli. En 1823, il tombe malade et diagnostique lui-même une tuberculose. Il souhaite se rendre à Paris pour consulter un confrère. Il s’arrête un soir dans un relais de poste à Cambrai et y meurt le lendemain, 26 mars 1824, âgé de 48 ans seulement.
Sa veuve, Pauline, 33 ans, le suit dans la tombe le 21 juin 1824. Le roi s’occupe alors de l’éducation de son fils aîné, Leofrie, qui rejoint le pensionnat de C.J. de Jong. A l’issue, il entrera dans l’armée et mourra célibataire à 31 ans. L’oncle Adelmann s’occupe des trois filles de Joseph dont une seule atteindra l’âge adulte. Elle épousera Albert Joseph Bitthäuser, un inspecteur en chef de la santé.
Il aura donc fallu attendre 2020 et les minutieuses recherches de la Dr. Catharina Th. Bakker pour que le destin hors du commun de ce Neuwillerois soit mis en lumière dans une biographie parue aux Pays-Bas.

Bibliographie : Dr Catharina Th. BAKKER, De lijfarts van de koning, Het avontuurlijke leven van Franz Joseph Harbaur, Edition WalburgerPers 2020.

Joseph Harbaur

Pierre, le frère du docteur Harbaur et maire de Neuwiller, habitait la Marxgasse (actuel n° 17)