Un trésor dans les vignes

Au début du XVIIe siècle, les tensions politiques et religieuses étaient vives en Europe. Et, lorsqu’en 1620, une comète à deux queues croisées traversa le ciel d’Alsace, beaucoup lurent dans ce phénomène naturel l’annonce d’un désastre imminent. Comme pour donner corps à cette superstition populaire, le général d’Empire Ernst von Mansfeld lâcha ses troupes sur le nord de l’Alsace.
Les chanoines de Neuwiller se placèrent sous la protection de Reinhard de Hanau et trouvèrent refuge au fort de Bitche jusqu’en 1624. Ils n’échappèrent pas pour autant à la contribution de guerre de 15 000 florins réclamée par l’envahisseur. Les soldats, mal payés et mal nourris, vivaient sur l’habitant. A Neuwiller, ils pillèrent jusqu’aux tombes, brisant la châsse de St-Adelphe et jetant les reliques du saint au pied de l’autel. Quatre cloches du Chapitre furent subtilisées et rachetées à grands frais par les chanoines quelques mois plus tard. Comme si une calamité ne suffisait pas, la peste refit surface, accompagnée par le choléra, le typhus et la dysenterie. Pourtant, seuls deux cas mortels de peste apparaissent dans les registres paroissiaux protestants de Neuwiller : Christine Pfirsch et Adolphe Streicher, tous deux morts de ce fléau en octobre 1634.
Lorsque les Suédois se joignirent aux forces protestantes, toute l’Alsace fut prise à l’exception de Saverne qui résistait encore en décembre 1632. Quand la France entra dans le conflit, les conseillers du comte de Hanau négocièrent les conditions d’admission de garnisons françaises et Neuwiller hébergea 200 cavaliers.
La météo aggravait encore les situations individuelles par des hivers rigoureux suivis d’étés brûlants avec de grandes sécheresses. La population souffrait cruellement de famine. En 1636, les Impériaux pillèrent Neuwiller. Le chapitre se trouva réduit à deux capitulaires et à leur sacristain. La population était passée de 1500 à 600 âmes. L’hiver fut catastrophique avec une terrible disette et de multiples épidémies. Le pasteur Musculus fut chassé de la ville par les Impériaux et monta s’abriter au Herrenstein avec quelques ouailles durant six semaines. Lorsque les Suédois reprirent la ville, le sort des habitants ne s’en trouva guère amélioré. Le temps restait sec et chaud et la famine perdura. On signala même des cas de cannibalisme et une invasion de rats. Aux hivers froids et longs succédaient des étés pourris qui compromettaient les récoltes. Durant l’hiver 1645, puis en février 1647, les annales signalent en outre plusieurs tempêtes.
En 1648, alors qu’on s’acheminait enfin vers la fin de ce conflit connu sous le nom de Guerre de Trente Ans, l’Alsace avait perdu les deux tiers de sa population.
Ce passé tragique multiséculaire remonte parfois à la surface d’une manière tout à fait inattendue.
En ce 15 février 1903, ni l’un ni l’autre de ces deux Neuwillerois ne s’attendait à pareille découverte ! Après la taille de leur vigne à quelque 200 mètres du bourg, ils étaient venus ce jour-là pour faire des buttes sous les ceps. En travaillant la terre, l’un d’eux mit à jour un petit objet rond qui ressemblait à une pièce de monnaie. Intrigué, il la ramassa, la nettoya machinalement sur le revers de sa manche et s’aperçut qu’il s’agissait d’une ancienne pièce d’or. La première surprise passée, il se mit à remuer la terre sur une profondeur d’une trentaine de centimètres dans l’espoir de lui trouver quelques sœurettes. Une seconde, puis une troisième pièce remonta à la surface. De plus en plus fébrile, le vigneron déterra une vingtaine d’autres pièces parmi lesquelles l’une à l’effigie de l’empereur Rodolphe II portant la date de 1586, une autre de l’empereur Mathias, plusieurs ducats millésimés de 1605 à 1657. Il y avait aussi trois pièces du Prince électeur de Brandebourg de 1641, deux de 1647 et 1650, quatre louis d’or français de 1643, 1652, 1653 et 1668, une pièce de l’empereur Léopold 1
er et quelques menues pièces sans indication de date. Un véritable trésor !
Le 
Zaberner Wochenblatt qui relate cette découverte ne dévoile pas l’identité des découvreurs ni la destination finale de ce pactole inattendu.

Source : Zaberner Wochenblatt N° 21 du samedi 18-02-1903


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Photo : Ducat d’or Rudolf II (Photo Numista).