Le choeur de l'église St Adelphe

Qu’il était beau le chœur-halle de l’église St-Adelphe ! Reconstruit au XIVe siècle en style gothique avec ses trois nefs et ses trois travées convergeant vers l’abside centrale, il formait l’écrin idéal pour abriter le chef d’œuvre d’art gothique qu’était le tombeau-reliquaire du saint évêque lorrain. Il trouva son apothéose deux siècles plus tard lorsque des tapisseries tissées en laine des Flandres avec des fils d’or et d’argent entremêlés vinrent rehausser les stalles pour impressionner l’âme simple des pèlerins de plus en plus nombreux. Cela valait bien une visite de l’empereur Maximilien en 1507 !
Avec les guerres de religion du XVIe siècle s’amorça le lent déclin de ce joyau architectural. L’église fut scindée en deux lorsqu’en 1683 le prévôt du chapitre Lambert de Laër, revêtu de ses ornements pontificaux, reprit « juste et légitime possession » du chœur et obtint de Louis XIV l’usage exclusif du transept et du chœur pour la communauté catholique. Un mur de pierre élevé pour séparer le transept de la nef matérialisa ce partage.
Mais ce fut la Révolution française qui asséna le coup décisif à cette partie de l’édifice. Après l’adjudication des biens du clergé, la déportation outre-Rhin des prêtres insermentés, la confiscation des cloches (à l’exception de la Bürgerglock) envoyées soit à la Monnaie soit à l’Arsenal de Strasbourg et le remplacement de la croix du clocher de St-Adelphe par un simple bonnet phrygien en fer blanc, les églises se vidèrent de leurs fidèles et furent laissées à l’abandon jusqu’en 1795. Il faut noter le courage de l’instituteur Baecht et du sacristain Souquat qui, au péril de leurs vies, sauvèrent les reliques et les mirent à l’abri des vandales.  

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 L’église de St-Adelphe avec son chœur, dessin de G. Keller, 1859 (Bibliothèque du Grand Séminaire de Strasbourg)

 
En 1804, le Conseil municipal assemblé pour trouver une remise pouvant servir à loger les pompes à eau, les échelles et autres crochets nécessaires à la lutte contre les incendies ainsi que le bois de charpente utilisé pour l’entretien des bâtiments communaux, « considérant qu’il se trouve dans cette commune le chœur de la ci-devant église de St-Adelphe qui servait autrefois en partie au culte des citoyens catholiques, chœur qui depuis la Révolution est désert et abandonné, et qui serait très propre pour une grande et vaste remise telle que la commune a grandement besoin », décida de présenter une pétition au Préfet « par laquelle il le sollicitera de vouloir bien accorder, céder et abandonner à notre commune ledit chœur, qui est un bâtiment national, pour une remise dont elle a besoin, au prix d’estimation que le citoyen Préfet voudrait bien en faire faire par des experts ou connaisseurs ». C’est ainsi que l’antique transept changea de destination pour une quarantaine d’années.
Le jour de Noël 1810, un violent orage ébranla la flèche de l’église qui se mit à pencher dangereusement vers l’Est au point de menacer de s’effondrer sur les habitations voisines.
En 1821, l’état général de l’église St-Adelphe était si préoccupant que la commune demanda au roi l’autorisation d’aliéner le chœur délabré par enchères publiques, ne souhaitant conserver que le transept qui lui servait d’entrepôt. André Muller s’en porta adjudicataire en 1822 pour récupérer les pierres de taille et moellons, la commune se réservant les tuiles et le bois de charpente pour réparer la nef affectée au culte protestant. Cette vente ne fut, semble-t-il, pas ratifiée si bien qu’il fallut organiser une seconde adjudication le 24 février 1824 remportée cette fois-ci par François Antoine Feyler pour 1 170 F. Le chœur effondré fut démoli et ses matériaux récupérés pour servir à d’autres constructions. Le terrain de 8,60 ares fut transformé en jardin.
En 1843, l’architecte Aloyse Maestlé sollicité par le conseil municipal proposa de réunir à nouveau le transept, qui servait de remise pour les pompes à incendie et de magasin à bois, à la nef en démolissant la maçonnerie de remplissage des cintres, de niveler et de paver le sol, de réparer les murs et les voûtes, de faire des croisées neuves aux fenêtres et à la rosace vers la rue, de reconstruire la tribune au-dessus de la porte d’entrée principale de la nef du milieu avec les matériaaux de démolition, de refaire le pavé des allées de la nef, de construire une niche avec une tribune pour les orgues derrière la chaire qui sera placée au milieu du transept sur l’axe de la nef. Il préconisa aussi la restauration de la face principale, le remplacement des pierres cassées et manquantes, l’exhaussement des deux tourelles de cette face et leur couverture ainsi que la reconstruction de la flèche et sa couverture en ardoises. Il estimait le coût des travaux à 10 500 F. Ainsi fut fait.
A titre anecdotique, en 1844, le maire Reissenbach alerta le Président du Directoire de Strasbourg du projet de vente du terrain « à un individu qui a l’intention d’y bâtir et d’y établir un cabaret dont ce quartier est dépourvu. » Le maire jugeait cette initiative inconvenante tant pour l’église que pour le presbytère et suggéra au baron de Turckheim d’acquérir ce terrain pour 1 500 F par l’entremise des consistoires de La Petite Pierre et de Bouxwiller, la commune de Neuwiller n’étant pas en mesure de contribuer à l’achat de ce terrain dans les trois années à venir. Le consistoire protestant rejeta cette demande mais le maire réussit néanmoins à convaincre Feyler de rester propriétaire du terrain. Le risque de voir un cabaret plus fréquenté que l’église était provisoirement écarté.
Mais nombre d’habitants déploraient la mutilation de l’église St-Adelphe et cherchaient désespérément à y remédier. En 1903, le Conseil presbytéral demanda la reconstruction du chœur pour une somme évaluée à 30 000 Mark. La commune, considérant que deux tiers de ce montant resteraient à sa charge, déclara cette dépense hors de portée de son budget. Ce fut la dernière tentative de redonner à cette église son lustre d’antan.
      

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 Gravure : le chœur de St-Adelphe en ruine.




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