Une commémoration au parfum politique


Quoi de plus banal qu’une inscription sur un édifice public ! Et pourtant, les deux dates gravées sur le frontispice de la Mairie ne sont rien moins que surprenantes.


La première, 1633, nous projette au cœur de la guerre de Trente Ans au moment où les armées suédoises ravageaient consciencieusement les seigneuries d’Alsace. Philipp Wolfgang de Hanau-Lichtenberg (1595-1641) choisit alors de placer Bouxwiller, Ingwiller et Neuwiller sous la protection des soldats de Louis XIII. A compter de ce 19 décembre 1633, le Hanauerland formera une tête de pont française en Alsace jusqu’à ce que les traités de Westphalie officialisent la souveraineté du Roi-Soleil. Ainsi, les Neuwillerois peuvent s’enorgueillir d’avoir rejoint la France 15 années avant le restant de l’Alsace et 48 ans avant Strasbourg.

S’enorgueillir ? Pas au goût de tout le monde ! En 1933, l’Alsace se débattait en pleine crise d’identité autonomiste. Alors que cette année-là, Hitler accédait à la Chancellerie en Allemagne et que Fritz Spiesser s’apprêtait à relever les ruines du Hunebourg, la décision des trois maires de commémorer le tricentenaire de la réunion de leurs communes à la France résonna comme une provocation aux oreilles des tenants du Heimatbund.

Ce dimanche 8 octobre 1933, les plus hautes autorités civiles, militaires, judiciaires et religieuses du département se sont déplacées à Bouxwiller, harcelées par les nombreux journalistes accourus de Paris.
Seul le député autonomiste de Saverne, Dahlet, réélu l’année précédente, brille par son absence. Après une conférence du professeur Thieling et une enfilade de discours dans la salle des fêtes du collège, les quelque 300 invités rejoignent l’hôtel du Soleil pour un banquet républicain au cours duquel le colonel Boeswillwald, doyen des maires du canton et maire de Neuwiller, déchaîne un hourvari d’acclamations lorsqu’il exige « que l’on combatte avec fermeté la propagande allemande qui essaye de s’infiltrer chez nous. »

L’après-midi, sous une pluie diluvienne, un long cortège historique, dans lequel on reconnaît la société de musique Neovillarae et la chorale Sainte-Cécile, parcourt stoïquement les rues de Bouxwiller entre plusieurs rangées de spectateurs trempés. Si les réjouissances préparées sur la place du Château seront annulées en raison du mauvais temps, la journée se terminera toutefois comme prévu par un grand bal à l’hôtel de la Charrue. « Le Hanauerland est resté digne de ses ancêtres », concluront, un brin goguenard, les Dernières Nouvelles de Strasbourg.

Le 22 octobre, sous des cieux moins courroucés, Neuwiller inaugurera l’inscription gravée dans le grès par E. Bottlaender. Le Préfet, en bon adepte politique de Coué, se réjouira que « le cœur de la vieille Alsace bat(te) spontanément pour la France ». Les festivités officielles se termineront par un feu d’artifice… tricolore, natürlich